Avant-hier, ouvert au ciel et aux multitudes de ses rêves, tes pas te menaient là où tu voulais, parfois trop loin, parfois ailleurs… Jusqu’à l’âge de mes 11 ans, j’étais une petite fille qui te regardait avec amour, mes yeux pétillant de cette flamme qu’une enfant seule semble pouvoir dispenser… Tu t’es trompé de lumière, tu t’es trompé d’amour… La vie a continué, et les chemins semblaient toujours avoir une destination, celle que l’on se donne ou que l’on croit se donner… Tu m’as pourtant appris des choses qui me servent aujourd’hui.

Hier, je t’ai retrouvé un peu distant, plus là, peut-être ailleurs, je ne savais pas, je ne connaissais pas. Je me souviens, ce jour-là, j’avais amené mon appareil photo, n’hésitant pas à le poser ostensiblement sur la table, et même, à te photographier. C’était quelque part, pour te montrer que je tenais un peu de toi, un peu une façon de te remercier de m’avoir donné ce goût pour la photographie, malgré tout, malgré les heurts, malgré la trahison, malgré tout, c’était peut-être une forme de pardon…

Aujourd’hui, tu t’en vas, tu t’en vas, allongé sur le canapé, les yeux ailleurs, la pensée aussi, je ne sais pas, je ne sais où, un peu partout, un peu vers nous, quand tu sens nos regards sur toi se poser. Et, tu vois, j’ai l’impression, cette impression si troublante que le regard que je pose sur toi est bien plus bienveillant que celui de celle qui t’accompagne, et qui exprime par des mots qui me font peur ses pensées d’un trop lourd fardeau. Tu t’en vas, les yeux rougis par trop d’inquiétude, tu t’en vas, te grattant la tête par moment, cet endroit si mystérieux qui te quitte. Peu à peu… Tu oublieras mon regard bienveillant si vite, alors, dis-moi, reste-t-il en toi les souvenirs de ce que tu m’as fait ? Est-ce que cela travaille ton esprit ? Je n’ai même plus le courage de t’en vouloir. Quand je te regarde allongé ainsi, vagabondant dans le néant, ou parfois, avec un regard si insistant…

Je ne sais, je ne sais pas, je ne savais pas… Je sais maintenant que chaque minute est précieuse pour diffuser l’amour autour de soi et tout à l’intérieur de soi. Il ne faut pas attendre. Il ne faut jamais attendre. Ce n’est pas l’amour qui est volatile, ce sont les Hommes. Un beau jour, même là, ils ne sont plus là. La maladie d’Alzheimer est en train de te prendre. Peut-être cela la punition, t’enfermer dans le temps passé et faire que le présent ne soit qu’une seconde fugace… Je ne sais, je sais pas vouloir, je ne veux pas savoir, ce n’est pas vrai, je le devine, je l’accepte, je ne t’en veux pas. Le passé est passé, on dit que l’on voit ses ennemis flotter dans la rivière devant soi, je ne te vois pas, je te regarde, et mes yeux compatissants t’accompagnent, comme une amie.

Tu t’en vas. Je suis là.